Le soleil déchire l’habitacle de lueurs pâles et striées. Segments filiformes, elles effleurent les paupières de l’enfant de leurs envergures gigantesques.

Allongé sur la banquette arrière, les yeux plissés de bonheur, sa tête s’emplit des kaléidoscopes que la clarté projette sur l’écran du demi-sommeil.

Le moteur, énorme de secousses, lui berce des rythmes à coller sur la vie.

De toute part, des reflets en rafales mouchètent les surfaces, hachurent les visages raidis de concentration routière.

Vitraux du quotidien, des paysages d’insectes écrasés - cadavres ridicules pour des décors de fientes - dessinent à l’encre épaisse des peintures de guerres sur les peaux grisées.

La vitesse n’en finit plus de faire siffler les platanes du bord de route.

Dans cette bulle transparente rehaussée de bois lustré, le parfum de cuir chaud emplit les poumons, chavire le cœur.

Tout se mêle dans un tourbillon vif et compact.

Les éclats de verres en pochoirs brûlent la peau, distillant des arômes bouillis dans le vide capitonné.

Le temps s’amasse et se replie tout entier dans ces courbes de tôle, point de couleur sur l’océan d’asphalte.

La vieille radio grésille une chanson morte, rongée d’accents éteints…et l’enfant enclenche le bonheur.

Dans un ordre improbable, lumières et sons s’agrègent dans son opéra de rien du tout, alambic de l’enfance dont l’âge efface jusqu’au goût.

A chaque virage, l’ombre verte des collines engloutit sous ses rondeurs obscures des richesses éphémères, pour les faire renaître neuves et autres à l’instant d’après dans un embrasement d’images en jachère.

Grisé, fou d’une joie dont il ne connaît rien, il saisit la manivelle et fait descendre péniblement le rideau translucide qui le sépare de ces toiles filantes.

L’air aigu claque à son visage et fait de ses cheveux une couronne blonde. Les yeux mi-clos,

rougis au vent, il sourit, emprisonnant au creux de ses mains des boules de vitesse

aux contours invisibles.

C’est une fin d’après-midi à l’horizon de brasier, un souvenir d’enfance, petite musique et photo usée…

…où pour toujours flotte dans l’air triste et léger, ce principe de réalité:

«remonte la vitre, tu vas t’enrhumer !»