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Chapitre 24 : "Où la passion est aussi grande que celle d'Omar Sharif pour le Tiercé"

  Encore étendue sur le bureau de style en pire de Jean-Byron et alors que les sabots d'«Ejaculation Précoce du Dimanche Matin», le fougueux cheval de course de son amant résonnaient au loin sur le bitume sonore de l'avenue, Karina se sentit tout à coup bien mélancolique. Les yeux tristes et embués de larmes d'allégresse, elle parcourut de son regard bovin le théâtre des opérations, lourd d'un silence presque gêné après ce concerto en raie majeure. Devant la violence de l'assaut charnel, l'ouragan coïtal avait tout emporté: les ordonnances, collées au plafond par les frénétiques déplacements d'air et la moiteur tropicale de leurs ébats, tombaient maintenant une à une sur le tapis moucheté, telle une neige pudique jettant le voile sur un bonheur bien trop grand. Elle même, prise dans la fureur médico-juridique de ce pilonnage, bref mais intensif, ne s'était pas rendue compte qu'elle tenait prisonnière entre ses seins gonflés d'excitation le petit buste en plastique moulé de Maître Collard, celui auquel Jean-Günter tenait tant. Reprenant peu à peu ses esprits et tâchant de remettre la main sur son string de guerre, Karina huma avec délice l'odeur de transpiration aigre et besogneuse qui flottait dans le cabinet. Jamais un homme n'avait autant malmené un déodorant stick-large pour la satisfaire, se dit-elle. Toutefois, entre autres, le doute l'emplissait. Fermant les yeux, elle se mit à revivre secondes après secondes cette étreinte sauvage dans le but de mettre au jour les raisons de son malaise persistant : l'entrée en matière de Jean-Almüt, lourde et désespérée, lui évoquait sans doute possible la traditionnelle «ouverture polonaise», baptisée ainsi après-guerre pour commémorer la résistance acharnée des fiers cavaliers polaks chargeant les blindés allemands à la lance. De fait, Karina avait la tenue de route et la classe toute germanique d'un véhicule amphibie et Jean-Ingmar sentait fort l'étable. Cependant, son développé-couché pouvait laisser perplexe et trahissait l'originalité d'un franc-tireur, même pour une experte des relations européennes à la curiosité aussi insatiable que Karina. Son déhanché iconoclaste diffusait des rythmes chaloupés qui tournoyaient encore autour de son pelvis, comme les hoola-hoops fluorescents de son enfance...

  Debout au milieu de ce bureau trop feutré empestant le kebab finlandais et la gabégie décorative du parvenu, la jupe retroussée en accordéon sur ses cuisses luisantes de foutre séché, la jeune femme sentait les moindres replis de son corps vibrer au souvenir de ce désir furtif. Mais Karina ne pouvait se résoudre à n'être qu'un vulgaire oeuf à la coque offert à la libido malade d'une mouillette priapique. Devenir le poney débauché d'un obscur notable de province, ivre de sauts d'obstacles décadents et de critériums échangistes, tels n'étaient pas ses projets d'avenir. De plus, le mors coincé derrière ses maxillaires la faisait abondamment baver sur son bustier de flanelle, ce qui n'était pas très kawaï, il fallait bien en convenir. La selle en pilou-pilou qui lui avait laissé le creux des reins à vif sous les mouvements hystériques de son jockey gisait désormais sur la moquette fuschia comme un vieux gigolo pathétique au crépuscule de sa vigueur.

  Il était temps; cette parenthèse équestre devait se refermer. Rassemblant ses vêtements maculés de tâches dressant la cartographie de contrées inconnues, elle poussa la porte et s'engagea dans la rue muette. Le soleil levant au dessus des buildings phalliformes l'invitait déjà à se remettre en quête de cet amour bourgeois et glabre qui depuis toujours l'attendait quelque part, au détour d'une cravate de notaire ou d'un redressement fiscal. La démarche hésitante, claudiquant comme seules savent le faire celles que l'on a trop aimé, Karina souriait à son destin laissant derrière elle cette effluve de sexe ambré, émoi matinal du jeune puceau sur le chemin des écoliers.